Zéro émission nette : « Depuis 2000, la Suisse a toujours manqué à ses objectifs bien qu’ils n’étaient pas ambitieux. »

C’est avec ces mots que le professeur EPFL Philippe Thalmann a introduit l’événement intitulé « En route pour Zéro émission nette en Suisse en 2050 : La contribution du retrait du carbone », faisant référence aux promesses de la Suisse après la signature des accords de Kyoto en 1998. Au cœur des discussions, la question de la séquestration de CO₂ à travers ses enjeux techniques, économiques et sociétaux.

Organisé conjointement par E4S, le Energy Center et CLIMACT, l’événement  qui s’est tenu le 6 mai 2022 à l’EPFL, a donné la parole à des experts de l’UNIL et de l’EPFL, avant de poursuivre sur une table ronde réunissant 4 panélistes d’horizons différents : Adèle Thorens Goumaz, Conseillère aux Etats, Philippe Thalmann, professeur EPFL et coordinateur de la plateforme E4S sur les politiques environnementales, Stefan Vannoni, directeur CemSuisse et Sophie Wenger, collaboratrice scientifique à l’Office fédéral de l’environnement, sous la modération du journaliste Pierre Veya.

Retrouvez les propos détaillés des différents intervenants dans le journal des étudiants HEConomist.  

Le retrait du carbone, qui comprend notamment le captage, l’utilisation et le stockage du carbone (CCUS) et les technologies à émissions négatives (NET), est un élément important dans la trajectoire de neutralité carbone que s’est fixée la Suisse d’ici 2050. Pour les non-experts, nous avons sollicité un petit cours de rattrapage avec le directeur exécutif de CLIMACT.

Interview :

Nicolas Tétreault, vous étiez l’un des intervenant lors de cet événement. Pouvez-vous nous expliquer en deux mots ce que sont les technologies d’émissions négatives et dans quel ordre de grandeur est-ce que cela peut contribuer à amener la Suisse à atteindre ses objectifs pour 2050 ? 

NT: Les technologies d’émissions négatives (NET) sont une gamme de méthodes permettant de capter du CO₂ et de le séquestrer, autrement dit de le stocker, de sorte à diminuer la quantité de CO₂ dans l’atmosphère et ainsi atténuer le réchauffement climatique.  

Ces méthodes incluent l’afforestation, la bioénergie avec captage et stockage du carbone (BECCS), la gestion des sols y compris le biochar pour augmenter sa concentration en carbone, l’accélération de l’altération climatique, ainsi que la filtration directe et stockage du CO₂ (DACCS) dont la startup suisse Climeworks est un bon exemple. 

La Suisse entend atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 avec une diminution drastique de ses émissions de gaz à effets de serre (GES) dans l’ensemble des secteurs de l’économie. Cependant, certaines de ces émissions sont dites « incompressibles » ou « inévitables », comme celles provenant de cimenteries, d’incinérateurs à déchets ou d’une partie de l’agriculture. Selon les chiffres de l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), celles-ci représentent environ 23% des émissions suisses en 2020. L’OFEV prévoit d’utiliser des NET en Suisse et à l’étranger pour capter et stocker l’équivalent de ces émissions incompressibles et même plus. Les NET sont donc nécessaires à l’atteinte des objectifs climatiques suisses et ceux de tous les pays. 

Est-ce que l’on pourrait dire en quelque sorte, que les NET sont une solution magique aux changements climatiques, qui pourraient nous permettre de maintenir les émissions de GES et notre style de vie actuel ?

NT: Malheureusement non. En effet, les estimations actuelles du potentiel mondial démontrent sans équivoque que seuls 10% environ de nos émissions (à ce jour) pourront vraiment être captées et stockées. De plus, ce potentiel n’est ni réparti uniformément au niveau mondial, ni au niveau européen ou suisse. Il dépend entre autres de la géographie, de la géologie et de l’utilisation des sols agricoles. Outre ces limites physiques limitant le déploiement des NET, il est important de souligner que certaines de ces méthodes sont onéreuses et gourmandes en énergies. 

De ce fait, il est primordial de concentrer nos efforts sur une transformation profonde de notre société pour éliminer les énergies fossiles et diminuer nos émissions de GES d’au moins 50% d’ici 2030 et 90% d’ici 2050, en accord avec les objectifs climatiques de la Confédération et les récents rapports du GIEC. De plus, nous devons challenger la notion d’émissions incompressibles pour ne tolérer que celles qui sont réellement inévitables. 

Dans quelle mesure le retrait carbone peut-il être rendu opérationnel dans les plus brefs délais ? Quels sont les obstacles et réticences au niveau de la société ?

Il est certes important de rendre les NET opérationnels en Suisse et à l’étranger dans les plus brefs délais.

Nous pouvons y participer en finançant les techniques les plus prometteuses et en lançant des projets pilotes dans le but d’augmenter nos connaissances, diminuer les coûts et mettre sur pied l’infrastructure nécessaire.  

En revanche, il est tout aussi important de reconnaître les enjeux sociétaux et de gouvernances liées aux NET et, de ce fait, mettre sur pied des conditions-cadre aux niveaux national et international permettant une mise en œuvre des NET dans le respect de critères environnementaux et sociaux stricts.  

Par exemple, l’afforestation reste aujourd’hui une des NET les plus populaires, car elle est relativement simple et peu coûteuse. Cependant, dans une étude publiée récemment, Oxfam attirait notre attention sur le fait qu’une mise en œuvre de l’ensemble des projets d’afforestation annoncés nécessiterait l’équivalent en surface de 1.62 milliard d’hectares, soit l’équivalent de l’ensemble des terres cultivées dans le monde.

Une telle compétition pour les terres agricoles déplacerait non seulement des populations locales souvent précaires, mais entraînerait aussi une flambée des prix et des conséquences désastreuses pour l’alimentation mondiale.  

Il est important de reconnaître les risques associés aux NET et les préoccupations de la population quant à la mise en œuvre de ces technologies d’une façon responsable et juste.  

Qu’espérez-vous concrètement à ce niveau dans les 3 à 5 années à venir ?

NT: Que de plus en plus de projets pilotes pour tester de nouvelles techniques à petite échelle voient le jour, ainsi que quelques projets majeurs, tels que Northern Lights en Norvège par exemple. J’espère aussi que la Suisse fera preuve de courage dans la mise en œuvre de conditions-cadres permettant une responsabilisation et une collaboration saine et équitable entre les cantons. Finalement, j’espère que nous pourrons continuer à avoir un dialogue transparent avec la population sur l’importance des NET pour atteindre nos objectifs climatiques dans le respect de ses préoccupations.

« Une mise en œuvre de l’ensemble des projets d’afforestation annoncés nécessiterait l’équivalent en surface de 1.62 milliard d’hectares, soit l’équivalent de l’ensemble des terres cultivées dans le monde. »

Nicolas Tétreault, Directeur exécutif, CLIMACT

Pour en savoir plus sur l’événement :

Le programme et le détail des intervenants. Lire un compte rendu détaillé des échanges grâce à l’article paru dans le journal des étudiants, HEConomist.   

Cet événement fait suite à la parution de deux rapports, rédigés par Sascha Nick et Philippe Thalmann, que vous pouvez retrouver ici :

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