Julia Steinberger : « La suite politique, malheureusement pour celles et ceux qui cherchent le déni et le délai, est déjà lancée. Nous avons de plus en plus de liens avec les politiques et les médias »

Le lundi 2 mai s’est tenu au Parlement fédéral une rencontre officielle entre scientifiques et politiciens pour dialoguer, expliquer et informer à propos des derniers rapports sur le climat et de la biodiversité. La délégation scientifique était large et étoffée. L’UNIL était représentée par les professeurs Julia Steinberger et Antoine Guisan, deux expert·e·s du climat ainsi que professeur Samuel Jaccard qui a participé à l’organisation de cette journée.

Revoir l’événement complet du 2 Mai 2022 ou accéder à la brochure de synthèse officielle.

A l’invitation de la présidente du Conseil national, Irène Kälin et du président du Conseil des États, Thomas Hefti les discussions ont eu lieu sous l’égide des Académies suisses des sciences. Au centre des débats se trouvaient les récents rapports du Groupe d’expert·e·s intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC), publiés dans leur intégralité début avril, ainsi que les nouveaux rapports du Conseil mondial de la biodiversité (IPBES), qui paraîtront en juillet.

« Ces rapports sont une source fiable et citée à maintes reprises dans le cadre de la problématique climatique. Les parlementaires doivent donc en connaître les résultats rapidement et de première main », a déclaré Irène Kälin.

Julia Steinberger, professeure à la Faculté des géosciences et de l’environnement et co-directrice académique CLIMACT s’est exprimée avec 7 autres de ses collègues devant un parterre de parlementaires. Auteure principale du rapport du groupe de travail III du GIEC sorti le lundi 4 avril 2022. Elle a expliqué, dans son intervention intitulée « Agir rapidement est indispensable et en vaut la peine », qu’une vraie transformation reste possible durant cette prochaine décennie. 10 minutes, pour communiquer l’essentiel :

  1. Notre trajectoire actuelle est désastreuse, tant pour le climat que pour la biodiversité.
  2. Nous pouvons dévier de cette trajectoire, mais nous devons agir extrêmement rapidement pour éviter le pire, et en particulier sortir des énergies fossiles.
  3. Les actions qu’il faut entreprendre pour changer de trajectoire ne sont pas minimes. Il faut être franc : nous parlons de transformations majeures.
  4. Cependant, ce mot de transformation ne devrait pas nous faire peur, car ces transformations sont non seulement nécessaires, mais positives.

Le professeur Antoine Guisan, qui dirige le Laboratoire d’écologie spatiale, a quant à lui parlé des « causes et conséquences sur la société de la perte de la biodiversité ». Lors de son exposé, il a mis en avant 4 points clés :

  1. La détérioration de la biodiversité s’accélère globalement.
  2. Cela affecte aussi la Suisse, autant et voire plus que les autres pays européens.
  3. Les causes humaines sont clairement établies.
  4. Ce déclin constitue un risque majeur pour le bien-être humain et le fonctionnement de l’économie et de la société, mais des solutions existent.

Interview :

Julia Steinberger et Antoine Guisan, cette rencontre était une grande première au niveau suisse, comment s’est déroulée pour vous la journée de lundi ?

AG : Dans l’ensemble, l’événement s’est très bien déroulé car les parlementaires présent·e·s – moins d’un tiers – étaient celles et ceux qui s’étaient motivés pour venir. Il est cependant prématuré d’en pronostiquer l’impact à moyen- et long-terme, et de dire si nous sommes à l’aube d’un tournant, cela dépendra notamment de la position des deux-tiers manquants. Au vu de l’urgence climatique, il faudrait absolument que cela le soit, mais une partie des parlementaires, notamment certain·e·s qui se sont exprimé·e·s contre cet événement dans la presse, refuse d’accepter l’idée d’urgence climatique. Il y a un véritable déni, et cela reste un enjeu important. 

JS : L’un des impacts très positif est que les scientifiques suisses du GIEC (climat) et de l’IPBES (biodiversité) se sont réellement fédérés, avec le soutien du SCNAT, pour organiser cet évènement et son contenu. Nous sommes à présent davantage capables d’agir en tant que communauté scientifique pour soutenir la communication et la prise de décision démocratique.

C’est bien sûr grâce à l’action catalysatrice de la grève de la faim de Guillermo Fernandez. Il a appelé à une session parlementaire sur la biodiversité et le climat, cela nous a encouragé à nous unir. C’est vraiment un développement très positif de pouvoir parler d’une seule voix sur ces deux thèmes, qui sont trop souvent présentés comme contradictoires, surtout par ceux qui veulent freiner toute action positive.

Quant à la suite politique, malheureusement pour celles et ceux qui cherchent le déni et le délai, elle est déjà lancée. Nous avons de plus en plus de liens avec les personnes politiques et les médias : c’est en soi, déjà, un développement positif.

Quelles sont les réactions des parlementaires que vous retiendrez ?

AG : Les réactions ont été variées. Celles et ceux qui se sont exprimé·e·s officiellement (Irène Kälin présidente du Conseil National, Matthias Michel, conseiller aux Etats PLR, Delphine Klopfenstein, conseillère national verte) ont salué l’événement et remercié les scientifiques de venir exposer les derniers faits sur les changements climatiques et la crise de la biodiversité. Iels ont clairement exprimé leur souhait de maintenir le dialogue entre science et politique, et de décloisonner le traitement des problèmes : ces deux crises doivent être traitées par tous les secteurs et demandent un plan d’action multi-sectoriel.  

Plusieurs questions des parlementaires portaient sur les liens entre les deux crises, notamment sur « le coût de ne rien faire », sur le rôle des sciences sociales et humaines ou sur les effets sur la santé humaine.

En ce qui concerne le climat, les échanges ont porté sur les « nouveautés » du dernier rapport du GIEC, ou sur comment expliquer au public le besoin d’une nouvelle loi CO₂. Un aspect qui est revenu à plusieurs reprises, ce sont les éventuels compromis à faire sur la biodiversité pour lutter contre les changements climatiques, avec par exemple la question de la construction de nouveaux barrages et des débits résiduels, qui sont, il faut bien le dire, déjà souvent en-dessous du minimum raisonnable pour le maintien de la biodiversité des rivières.  

Sur le thème de la biodiversité, les parlementaires étaient intéressé·e·s à savoir si les subventions favorisant les transports pouvaient avoir un impact négatif sur la biodiversité. Iels voulaient en savoir plus aussi sur la difficulté perçue par les agriculteur·rices d’augmenter encore les surfaces de promotion de la biodiversité, ou sur les mesures de renaturation des milieux naturels exemplaires. 

Nous avons pu également échanger de manière informelle en fin d’après-midi avec certain·e·s parlementaires autour d’un verre, qui ont eu l’impression de ne pas apprendre grand-chose par rapport à ce qu’iels pensaient déjà savoir. Cela pourrait s’expliquer par le fait que les personnes présentes étaient probablement déjà les plus intéressés, et donc les plus informées.

D’autres auraient voulu plus de « solutions », même si l’ensemble du deuxième bloc de présentations était dédié à ce thème. Personnellement, j’ai pu discuter avec plusieurs parlementaires qui souhaiteraient plus souvent pouvoir bénéficier des avis d’expert·e·s.

JS : Je pense que nous avons constaté que travailler sur un modèle « groupe de travail » plutôt que « présentation d’expert » est une piste prometteuse. Les points que j’ai retenus sont l’importance des formes de communication pour engager les citoyen·ne·s suisses dans la transformation, et l’importance de mettre en place des stratégies suisses et régionalement adaptées pour la préservation de la biodiversité, les activités agricoles et le déploiement des énergies renouvelables. Les arguments économiques contre l’inaction par exemple, sont également une dimension essentielle.

Quel est votre bilan et quelles sont les prochaines étapes de cette collaboration ?

AG : Certains parlementaires semblent avoir eu un peu trop l’impression que les scientifiques leurs donnaient une leçon, d’être à l’école. Il est difficile de savoir si c’était un sentiment généralisé, mais si c’était le cas, il y aurait alors un besoin de mieux préparer, voir former, les scientifiques pour ce type de prises de parole devant des politiques. C’est un point relevé par notre recteur dans son blog, et ce serait un développement très positif si ce type d’encadrement était proposé à l’UNIL et dans les universités en général (par exemple “Toward effective dialogue of scientists with stakeholders and politics”). Un discours plus orienté « solutions » aurait sans doute été bénéfique, mais c’est un exercice difficile pour les scientifiques, surtout en si peu de temps de parole, mais il y aurait certainement une réflexion à mener sur la manière d’améliorer le dialogue entre science et politique. 

Du côté des scientifiques, nous avons bien sûr déploré l’absence d’une frange entière du Parlement, ce qui nous a un peu donné l’impression d’avoir prêché des convaincu·e·s, ou du moins les parlementaires les plus ouvert·e·s au dialogue. Ce qui reste toutefois très positif, c’est qu’il y avait quand même des parlementaires de tous bords et c’est avec elles et eux que nous allons commencer à travailler pour aller de l’avant.

Un autre point positif et non négligeable est que l’événement a malgré tout pris place, a été médiatisé et transmis en public. Il sera donc désormais difficile pour tout parlementaire de nier les problèmes climatiques et de biodiversité. 

La prochaine étape sera de tenter de maintenir le « momentum » de cet événement, continuer avec les Académies suisses des sciences et le groupe de scientifique qui a préparé l’événement – Julia Steinberger, Sonia Seneviratne, Christian Huggel et moi-même – à développer un dialogue constructif avec l’ensemble du Parlement, et donc aussi avec les parlementaires qui étaient absent·e·s à cet événement. 

« Ces rapports sont une source fiable et citée à maintes reprises dans le cadre de la problématique climatique. Les parlementaires doivent donc en connaître les résultats rapidement et de première main »,

Irène Kälin, présidente du Conseil national

Pour en savoir plus sur l’événement du 2 Mai 2022 au Palais fédéral :

Découvrez le contexte, la brochure de synthèse officielle, revisionnez l’événement en français, allemand, italien ou lisez le blog du recteur de l’UNIL, Frédéric Herman.

Dans la presse :

Le Matin : Il est irresponsable de vivre encore dans le déni.

Heidi.news : Climat et politique : à Berne, des experts du GIEC et des sièges vides.  

Heidi.news: Rencontre à Berne: « Le climat n’est pas qu’une question de gauche »   

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