Notre société a-t-elle besoin d’un «lobby» des savoirs ?

Discours à l’occasion de l’inauguration de CLIMACT

Adèle Thorens, Conseillère aux Etats verte vaudoise

Il y a plus de vingt ans, lorsque j’étais jeune chercheuse en philosophie, puis en politiques publiques à l’Université de Lausanne, j’ai ressenti une grande frustration. J’étais convaincue de la nécessité d’agir pour notre environnement et pour le climat, mais j’avais l’impression d’être impuissante à l’université. Je pouvais écrire des textes académiques sur la responsabilité envers les générations futures, ou sur la gestion durable des ressources naturelle, mais seuls quelques spécialistes les liraient, et mon travail n’aurait finalement aucun autre impact. C’est entre autres pour échapper à ce sentiment pesant, que j’ai quitté l’université pour le WWF, puis pour la politique.

Si j’étais une jeune chercheuse aujourd’hui, je ne ressentirais probablement pas la même chose, grâce à des projets comme CLIMACT.

« De l’étendue actuelle de notre savoir, dépendent aujourd’hui notre devoir et notre responsabilité. »

– Adèle Thorens

En effet, CLIMACT ne vise pas seulement les objectifs académiques habituels, en termes de recherche et de formation. Il s’agit aussi de mettre en lumière les solutions développées au sein de l’académie et d’interagir avec les groupes sociaux, les autorités et l’industrie.

Ce faisant, CLIMACT donne une véritable valeur, en termes d’impact, aux contenus développés par les professeurs et les chercheurs. Cela apporte du sens à leur travail quotidien.

En Suisse, la démocratie directe est un exercice très exigeant pour la population, qui doit prendre des décisions importantes tous les trois mois. Les objets qui lui sont soumis peuvent être d’une extrême complexité et sont parfois très innovants. Souvenez-vous de l’initiative monnaie pleine, par exemple, qui visait à transformer notre système monétaire. Combien d’entre nous en ont pleinement compris les conséquences et les implications ?

Historiquement, les votations populaires ont permis plusieurs avancées d’un point de vue écologique. Cela a été le cas avec l’initiative Rothenthurm pour la protection des marais, avec l’initiative pour des aliments sans manipulation génétique, avec l’initiative des Alpes ou encore avec l’initiative contre les résidences secondaires. Mais la démocratie directe peut aussi générer des blocages, comme en juin dernier, avec le refus de la révision de la Loi sur le CO2.

J’ai travaillé pendant plus de six ans sur ce texte, au Conseil national puis au Conseil des Etats.

Il s’agissait d’un paquet complexe, touchant la quasi-totalité des secteurs liés à la crise climatique et impliquant un grand nombre d’instruments différents de politiques publiques. L’un d’entre eux a joué un rôle décisif dans le résultat négatif du vote : les importateurs de carburant étant soumis à une exigence de compensation des émissions de CO2 de plus en plus élevée, ils auraient pu en répercuter le coût sur le prix de l’essence. D’après les analyses menées après le vote, cette mesure a pu faire penser aux habitants des zones périphériques qu’ils porteraient de manière inéquitable le poids de la transition climatique. Massivement mobilisée contre les initiatives sur les pesticides, cette partie de la population a fait basculer le vote.

Pourtant, les analyses d’impact basées sur l’ensemble des instruments de la loi montraient que les populations rurales n’auraient pas été si perdantes. En effet, les prescriptions imposées aux véhicules nouvellement immatriculés réduisant leur consommation d’essence, elles auraient permis de compenser la hausse des prix. Par ailleurs, les personnes vivant à la campagne consomment moins de vols low-cost que les urbains et auraient été les gagnants du mécanisme de redistribution des recettes de la taxe CO2 sur les tickets d’avion. Enfin, l’assainissement énergétique des bâtiments est plus avancé à la campagne que dans les villes, permettant à de nombreux ménages de ne plus payer la taxe CO2 sur le mazout et, dès lors, là aussi, de gagner de l’argent grâce au même mécanisme de redistribution de ses recettes.

Malheureusement, ces informations, issues d’analyses scientifiques, ne sont pas parvenues jusqu’aux personnes concernées. Cet exemple montre combien il est important aujourd’hui non seulement de produire des savoirs pertinents du point de vue des besoins de nos sociétés et du débat public, mais aussi d’agir, de communiquer et de se connecter avec les différents acteurs, afin que ces contenus puissent être reçus et entendus. Par ailleurs, l’accès à des contenus scientifiquement validés et formulés de manière attractive permettrait certainement d’augmenter la participation aux processus décisionnels, notamment celle des jeunes.

Au niveau parlementaire également, en amont des décisions populaires, nous avons besoin d’avoir accès à des contenus scientifiquement documentés, afin de développer des politiques publiques fondées sur des données factuelles, les fameuses evidence based policies.

C’est particulièrement important en Suisse, dans le contexte de la politique de milice. Nous, politiciens suisses, ne sommes pas des professionnels, y compris au niveau fédéral, et ne disposons pas des mêmes ressources que nos collègues actifs partout ailleurs dans le monde. Ceux-ci consacrent non seulement tout leur temps à la politique, mais sont encore appuyés par des équipes de professionnels, formés dans les domaines sur lesquels ils travaillent. En Suisse, la milice nous expose plus qu’ailleurs à l’influence des lobbies, qui fournissent gratuitement un support professionnel aux politiciens, allant jusqu’à rédiger des propositions législatives clé en main. Même si de telles pratiques ont lieu de manière transparente, cela peut être problématique. Le support fourni par les lobbies, quelle qu’en soit la qualité, répond à une logique d’intérêts et n’offre ainsi pas les garanties nécessaires en termes d’impartialité et de fiabilité, telles que les contenus de type académique pourraient l’offrir.

On pourrait dès lors considérer l’engagement des Hautes Écoles au sein de la société comme une sorte de « lobbying » des savoirs. On parle beaucoup aujourd’hui d’investissements ou d’entreprises à impact, pourquoi n’en serait-il pas de même pour les universités et pour leurs contenus ?  Ce lobbying des savoirs ne doit pas être confondu avec du lobbying institutionnel. Le but poursuivi n’est en effet pas la pérennité ou le développement de l’institution comme telle, dans une perspective de défense de ses intérêts, mais de valoriser les savoirs issus des Université et des Hautes Écoles, pour contribuer au développement de solutions communes solides et documentées.

Il se trouve bien sûr de nombreuses difficultés dans une telle tâche, dont certains ont d’ailleurs déjà fait l’expérience, à l’image du GIEC, qui tente depuis tant d’années d’offrir un fondement scientifique aux débats et aux prises de décisions liés à la crise climatique.

Le fait que la recherche implique de nombreuses incertitudes et que le discours scientifique s’inscrive dans le cadre de « l’état actuel des connaissances », est certainement un désavantage, face au confort des approches idéologiques, ou à la simplicité rassurante du sens commun, sans même parler des phénomènes populistes ou des fake news.

Par ailleurs, l’exercice a ses limites. Si les milieux scientifiques peuvent fournir des informations importantes pour la qualité du débat public, ils ne peuvent pas prendre eux-mêmes de décision ou susciter des décisions automatiquement liées à leurs résultats. Celles-ci restent et doivent rester l’affaire des processus démocratiques, parlementaires ou populaires, et des processus décisionnels de direction ou de gouvernance, au sein des entreprises.

Je me souviens à ce sujet de discussions tendues avec des chercheurs ayant publié un rapport positif sur les OGM, dans le cadre du PNR 59, en 2013. Ils ne comprenaient pas pourquoi le parlement avait, malgré leurs conclusions, reconduit le moratoire, et considéraient cette décision comme une remise en cause de leur travail. L’Académie suisse des sciences s’était même fendue d’une lettre ouverte pour critiquer notre décision.

L’étude en question présentait des conclusions rassurantes quant aux risques liés aux OGM. Mais, aux yeux du parlement, la décision de cultiver ou non des OGM dans notre pays ne pouvait reposer que sur une évaluation des risques liés à cette technologie.

Il s’agissait d’un choix de société, qui impliquait une réflexion sur le type d’agriculture que nous souhaitions développer, ainsi que sur le type de produits que nous souhaitions consommer. Les OGM existant sur le marché ne s’inséraient pas dans la stratégie de qualité développée alors par le biais d’un dialogue entre les agriculteurs et les consommateurs. Le maintien de la liberté de choix n’aurait en outre pas pu être assuré dans des conditions rentables, du fait des coûts liés à la séparation des filières.

Les décisions politiques tiennent compte de nombreux paramètres, qui peuvent être liés à des données scientifiques, mais aussi à des critères économiques et à des choix de société basés sur des valeurs. C’est pourquoi nous n’avons pas seulement besoin de données techniques, mais aussi de réflexions basées sur les sciences humaines, en matière de modèles économiques, de comportements individuels et sociaux, ou de systèmes de valeurs.

Cela m’amène au philosophe Hans Jonas, sur lequel portaient mes recherches alors que je travaillais encore à l’université. Hans Jonas est l’auteur du « Principe Responsabilité » dans lequel il réfléchit à la manière dont nous pouvons exercer notre responsabilité, face à l’extension inédite des capacités de nuisance de l’humanité, qui menace jusqu’à notre propre survie. Dans ce contexte, Jonas disait, en s’inspirant de Kant, « Tu dois, car tu fais, car tu peux ». Autrement dit, l’étendue de ton pouvoir et de ton action effective, définit celle de ton devoir et de ta responsabilité. J’aimerais réinterpréter ces propos, à la lumière de notre thématique du jour, de la manière suivante : « Tu dois, car tu sais, car tu peux ». Nous avons beaucoup développé nos capacités de connaissance, dans le domaine environnemental et climatique, ces dernières années. De l’étendue actuelle de ce savoir, dépendent aujourd’hui notre devoir et notre responsabilité. Nous savons, et de ce savoir découle directement un impératif, celui d’agir, pour éviter l’irréparable.

Des projets comme CLIMACT donnent du sens et de l’impact aux travaux des professeurs et des chercheurs actifs dans nos institutions universitaires. Ils constituent aussi un indispensable soutien à un débat public de qualité et à des prises de décision fondées. Mais ils sont avant tout, fondamentalement, une réponse à cet impératif.

Je vous souhaite, à vous toutes et tous qui êtes impliqués dans ce projet, tout le succès du monde. Longue vie à CLIMACT !

Pour en savoir plus :

News: Inauguration de CLIMACT, Octobre 2021

Intervention d’Adèle Thorens à la CLIMACT Seminar Series, Décembre 2020

Tous nos événements: https://climact.ch/events