« Nous ne sommes pas du tout sur la bonne trajectoire. La bonne nouvelle, c’est que toutes les options sont à notre portée, mais une transformation radicale est indispensable. »

Les 3 points essentiels à retenir sur le dernier volet du rapport d’évaluation du GIEC. Entretien avec Prof. Julia Steinberger.

Le troisième volet du rapport d’évaluation du GIEC a été publié cet après-midi, le 4 avril 2022. En tant qu’autrice principale du groupe de travail III, qui porte sur l’atténuation du changement climatique, quels sont selon vous les points essentiels à retenir?

Ce que nous montre ce rapport, c’est que nous ne sommes pas du tout sur la bonne trajectoire. Les émissions continuent d’augmenter et si nous ne faisons rien, le 1.5 degré sera atteint d’ici 10 ans. En revanche, l’autre message essentiel du rapport, c’est que toutes les options sont à notre portée. Il faut une transformation complète, mais celle-ci est tout à fait possible !

Il n’est plus question de transition, mais bel et bien de transformation. Nous n’avons plus le temps pour des transitions douces de quelques pourcentages par année. Il faut une transformation radicale d’ici une décennie.

Elle doit s’opérer à trois niveaux :

Premièrement, sur le plan énergétique : Nous devons absolument passer au renouvelable. La bonne nouvelle, c’est que les prix ont chuté d’une manière extraordinaire. Ils sont aujourd’hui compétitifs avec ceux des énergies fossiles et dans beaucoup de cas, inférieurs.

Deuxièmement, l’agriculture et l’usage des sols : Il faut changer de système agricole et par conséquent, notre régime alimentaire. Autrement dit, passer à une alimentation saine et durable, principalement à base de plantes. Cela ne veut pas dire que la viande et les produits laitiers sont à exclure complètement, mais ils seront beaucoup plus rares. Cela vient évidemment toucher aux émotions, à la culture, à différents secteurs économiques, mais nous devons passer par là.

Troisièmement, la demande énergétique, grande nouveauté de ce rapport : Pour la première fois, on ne se dit plus qu’elle doit nécessairement continuer à augmenter. Il existe au contraire énormément d’options qui permettent précisément de diminuer cette demande de manière considérable, que ce soit à l’aide des technologies, des infrastructures ou des modes de fonctionnement sociaux possible.

Il est même démontré qu’une société en meilleure santé, avec moins de pollution atmosphérique, moins de bruit et autres effets néfastes peut en résulter. Une transformation du cadre de vie ne met donc pas nécessairement en danger notre bien-être social et peut être vécu de manière très positive. 

Pensez-vous que la société est prête pour ces changements ?

La question de savoir comment on amène ces transformations au niveau socio-économique est abordée dans le dernier chapitre. On y voit l’importance de l’engagement citoyen. Il existe déjà ici et là des villes, des quartiers, qui sont des exemples technologiques concrets, mais ce qu’il faut avant tout, c’est offrir une vision qui donne envie aux gens d’avancer dans cette direction.

Pour la première fois dans ce rapport, on voit vraiment l’urgence extrême : nous devons absolument commencer à diminuer les émissions tout de suite, cela implique un changement dans la demande et non pas seulement dans la production.

Il doit s’opérer au niveau des consommateurs, des ménages, de l’industrie et du monde du travail. Mais ce qu’il faut retenir surtout, c’est qu’il peut se faire en absolue concordance avec le bien-être et le progrès social des populations au niveau global.

Ce qui ressort également et qui est très fort, c’est le lien entre l’action sur le climat et les objectifs de développement durable de l’ONU : « Sans action ambitieuse sur le climat, le développement durable ne sera pas possible. » On voit non seulement que l’action sur le climat est compatible avec le développement durable, mais surtout que sans action sur le climat, les dimensions du développement durable (qui incluent la pauvreté, la faim, l’égalité, la santé) seront de plus en plus difficiles à atteindre, voire impossible.

Qu’est-ce que ce troisième volet amène de plus par rapport aux deux précédents, publiés en août 2021 et en février 2022 ?  

La première partie du rapport se focalise sur le système terre, la physique, la chimie, la biologie, pour comprendre comment se produit le réchauffement climatique et comment nous sommes en train de bouleverser le système.

La deuxième partie traite des impacts. Le réchauffement c’est une chose, mais il y aura énormément d’autres impacts qui vont toucher les populations humaines. Il s’agit ici d’analyser comment cette transformation du système terre agit sur l’agriculture, les océans et dans quelle mesure cela aura un impact sur la nourriture, la santé, les écosystèmes, la biodiversité et tout ce qui touche à nos sociétés. C’est ce qu’on appelle l’adaptation, à savoir l’atténuation de ces impacts.

Rappelons qu’il existe deux types d’atténuation : l’atténuation du réchauffement climatique en lui-même et l’atténuation des impacts. La question est simple : est-il possible de mettre en place des stratégies pour survivre aux impacts ?  Imaginons que l’on se mette à planter des espèces qui sont adaptées au climat auquel on s’attend dans 10 ans plutôt qu’à l’actuel. Les zones climatiques sont en train de bouger beaucoup plus vite que la possibilité d’adaptation des arbres.

Une autre stratégie serait d’avoir des codes d’architecture qui permettent de protéger les populations contre les vagues de chaleur. On ferait par exemple en sorte de ne jamais mettre de fenêtres plein sud, d’avoir des balcons de verdure, et casser autant que possible les surfaces dures et y mettre des arbres pour rafraichir. 

Pour chaque degré de réchauffement dans l’atmosphère, cette dernière peut contenir 7% de plus d’eau, c’est énorme. C’est ce qui explique que nous avons des pluies et des inondations de plus en plus violentes.

Pour y faire face, il faut casser les surfaces dures, tout ce qui est routes, parkings, c’est catastrophique, l’eau doit pouvoir s’infiltrer dans les sols, cela implique de rendre l’environnement bâti plus poreux et capable de s’accommoder de ces énormes déversements d’eau.

Ce sont donc des exemples d’atténuation, mais le groupe de travail II a surtout démontré qu’il y a des limites à l’adaptation. Elaborer des stratégies qui peuvent faire face à 1.5 degré, c’est déjà difficile. A deux degrés, on arrive vraiment aux limites des possibilités de se protéger. Le groupe III part de ce constat et va plus loin : comment transformer nos sociétés pour arrêter d’émettre des gaz à effet de serre ?

La réponse principale est simple, au point de sonner simpliste : il faut arrêter la production et l’utilisation des énergies fossiles. C’est écrit noir sur blanc, de façon inéluctable : les infrastructures fossiles existantes portent déjà la promesse en elles d’émettre plus que le budget carbone pour 1.5 degré. Et là, on ne parle que de l’existant, ce qui signifie qu’il faut absolument arrêter tout investissement.

Il n’y a plus aucune justification d’avoir des investissements dans les secteurs fossiles. C’est une industrie qui est vouée à disparaître et qu’il faudra même, si l’on veut rester sous la barre de 1.5 degré, arrêter de manière prématurée. Ce sont des millions et des millions de dollars d’investissement perdus et c’est là tout l’enjeu.

On pourrait argumenter qu’en produisant beaucoup d’émissions négatives, on pourrait se permettre de continuer à émettre du fossile, mais ces options-là sont en réalité minimes. Aujourd’hui, concrètement nos options sont : arrêter les énergies fossiles tout de suite, réduire la demande, aller de l’avant avec les énergies renouvelables et changer de mode d’agriculture et de régime alimentaire. Nous avons beaucoup de choses à faire et très peu de temps.

Cette troisième partie s’intéresse aussi en particulier aux modes de consommation et tient compte de la dimension économique, mais aussi psychologique, sociologique et culturelle de la problématique du réchauffement climatique. Pouvez-vous nous en dire davantage ?

En effet, la problématique de la consommation, mais aussi de la sous-consommation y est abordée de manière plus directe. Il en ressort clairement qu’il y a des milliards d’êtres humains sur la planète qui sont en situation de pauvreté énergétique. Ils n’ont d’une part pas assez à manger, mais surtout, ils n’ont ni l’infrastructure ni accès aux services énergétiques pour vivre de façon correcte dans nos sociétés.

Ne pas avoir accès à la climatisation, c’est quelque chose qui, sur le long terme, peut faire mourir les gens ou provoquer des maladies. Ne pas avoir accès aux sources d’énergie modernes comme l’électricité, implique de brûler du bois chez soi sur des infrastructures très inefficaces et polluantes.

On a tendance à se dire que ces personnes-là ont besoin des énergies fossiles pour se développer. Or le rapport nous dit exactement l’inverse. Avec des énergies renouvelables et des technologies efficaces, on y arrive. On le voit grâce à la modélisation : la quantité d’énergie nécessaire pour vivre bien diminue avec le temps et pourrait être réduite de plus de la moitié en dépit de la croissance de la population.

Nous avons les technologies qui permettent de remédier à la sous-consommation sans pour autant exploser le budget carbone ou augmenter la demande énergétique. C’est incroyablement positif.

Dans ce rapport on parle aussi de la surconsommation : la consommation qui ne sert pas le bien-être humain. Prenons le transport : les grosses voitures, les vols en avion, tout ceci est distribué de manière extrêmement inégale, 20% de la population émet 80% des émissions même à l’intérieur des pays industrialisés. Au Royaume-Uni, la moitié de la population ne prend jamais l’avion.

Avec celui du groupe de travail II, c’est l’un des premiers rapports où l’on se permet de remettre en cause le dogme de la croissance économique pour demander : avons-nous besoin de la croissance ou pouvons-nous passer à quelque chose qui est plus de l’ordre de la post-croissance ou de la décroissance ?

« Nous ne sommes pas du tout sur la bonne trajectoire. La bonne nouvelle, c’est que toutes les options sont à notre portée, mais une transformation radicale est indispensable. »

Julia Steinberger
Julia Steinberger – Professeure à la Faculté des Géosciences et de l’Environnement de l’Université de Lausanne

Julia Steinberger est auteure principale du sixième rapport d’évaluation du GIEC (groupe de travail III – L’atténuation du changement climatique, chapitre 3), professeur UNIL et co-directrice académique de CLIMACT.

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