L’énergie et le développement durable face aux défis de l’urgence climatique : vers un nouveau paradigme

Le réchauffement climatique constitue, avec la réduction de la diversité biologique, une des plus grandes préoccupations environnementales contemporaines. Les stratégies en cours de déploiement relèvent de l’adaptation aux conséquences et de l’atténuation des effets. Les nombreux travaux du GIEC ont mis en évidence la nécessité d’une baisse drastique des émissions de gaz à effet de serre et, depuis 2018, les pouvoirs publics dans plusieurs pays ont décrété l’urgence climatique. Ils se sont engagés à la neutralité carbone à l’horizon 2050.

Pour atteindre cet objectif, différentes incitations sont données aux acteurs économiques, parmi lesquelles figure la fiscalité environnementale dont la taxe sur le CO2 est un exemple. Un autre exemple est la défiscalisation partielle des biocarburants sous la contrainte d’un bilan favorable au regard du développement durable. Les subventions sont un troisième exemple. Les émissions de CO2 s’élèvent chaque année à environ 50 milliards de tonnes  et le domaine énergétique en est responsable des trois quarts.

Le rapport 2021 du GIEC indique que la température de la planète continue d’augmenter et atteint en moyenne 1,1oC au-dessus de sa valeur dans la période préindustrielle.

Sur la trajectoire d’un maintien, à la fin du siècle, de la température moyenne à 1,5oC au-dessus de celle de l’ère préindustrielle, le budget d’émissions de CO2 du monde n’est plus que de 11 années.  Les moyens nécessaires pour financer les actions à mener s’élèvent à environ 4000 milliards de $ (2020) par an entre 2022 et 2030 alors que le financement annuel n’a guère dépassé le quart de cette somme ces dernières années.

Tous les secteurs économiques sont appelés à faire des efforts, au premier rang desquels se trouve l’industrie responsable, pour ce qui est lié à l’énergie, des émissions de gaz à effet de serre les plus importantes. Les investissements réalisés par l’industrie ne semblent pas être à la mesure des enjeux, ce qui laisse croire que les incitations économiques devraient s’intensifier et être généralisées. Mais quels types d’incitations faudrait-il prioriser ?

Dans les pays à économie libérale, les consommateurs jouent un rôle important dans la discrimination entre les produits. Et si, en période de transition écologique, la mise en place d’une « fiscalité environnementale » sous des conditions socialement distributives était une des mesures radicales à la mesure des enjeux d’une urgence climatique prégnante ?

Il s’agit de parvenir à rendre plus compétitif tout produit écologique par rapport à son concurrent moins durable. Mais le principe classique du « pollueur payeur » qui légitime les taxes écologiques, présente le désavantage de transférer les surcoûts aux consommateurs, si l’effet se limite à renchérir les produits « carbonés » en permettant à leurs concurrents « décarbonés » de devenir compétitifs. Il s’ensuit une augmentation des prix pour l’ensemble des consommateurs. Ainsi, deux consommateurs de revenus très différents qui auraient la même consommation seraient traités de manière différenciée en termes de réduction relative de leur pouvoir d’achat, le consommateur moins nanti devant dépenser davantage proportionnellement à son revenu.

La taxe n’est donc pas socialement distributive si elle ne contribue qu’à aligner le prix du produit écologique sur celui du produit carboné taxé.

Au contraire, la défiscalisation voire la subvention accordée au produit vert baisse son prix pour le rendre plus compétitif que le produit carboné. Mais dans la conception classique de l’économie, les subventions ne sont pas appréciées car elles contribuent à la distorsion de la compétition et présentent le risque de promouvoir des produits économiquement non performants. Cette conception devrait-elle prévaloir dans l’urgence climatique ?

Les technologies et mesures permettant de réduire les émissions de gaz à effet de serre sont, pour certaines, déjà compétitives et rentables dans les pays industrialisés, sous certaines conditions. Il s’agit notamment du solaire photovoltaïque et thermique, de l’éolien, de la maîtrise de la consommation d’énergie dans les bâtiments. Néanmoins, leur adoption continue de requérir des subventions du fait des surcoûts de leur mise en œuvre.

D’autres technologies telles que la capture, l’utilisation et la séquestration du CO2, et les bioénergies nécessitent des soutiens plus importants pour jouer leurs rôles dans cette phase de transition énergétique.La première a une importance stratégique capitale. Elle permettra de prolonger l’utilisation des énergies fossiles tout en réduisant de manière significative leurs émissions de CO2 et éviter la division du monde entre les pays qui auront banni le fossile et les autres.

Elle est aussi nécessaire pour décarboner l’air ainsi que les émissions issues de filières à bilan neutre, conduisant ainsi à des « émissions négatives ». 

La biomasse offre des alternatives aux produits carbonés et le bilan carbone des bioproduits peut être neutre voire négatif dans certaines conditions. Conformes aux principes de l’économie circulaire, les bio-raffineries visent à valoriser la totalité de la biomasse en minimisant les déchets. De nombreux produits à haute valeur ajoutée peuvent en résulter. Pour une bio-raffinerie donnée, l’existence de coproduits implique une mutualisation d’une partie des émissions de gaz à effet de serre et des ressources utilisées. Ceci rend nécessaire l’allocation des émissions et utilisations communes de ressources entre les coproduits pour permettre d’établir leurs performances économiques et environnementales individuelles et justifier les subventions requises. Mais aucune méthode ne s’impose pour réaliser cette allocation, ce qui constitue une difficulté pour une généralisation de la fiscalité environnementale appliquée aux produits. Les travaux de recherche méthodologique du Groupe de recherche sur la bioénergie et la planification énergétique de l’EPFL contribuent à résoudre ce problème.

La nécessité d’une conception socialement distributive de la fiscalité environnementale s’explique par celle de son acceptabilité sociétale et économique, en particulier dans les pays à démocratie directe. Mais cette fiscalité ne peut se justifier que si le caractère durable du produit est établi, c’est-à-dire son caractère vert. Pour y parvenir, il convient de revisiter le paradigme actuel du développement durable qui repose sur les trois domaines autonomes et souvent conflictuels que sont l’environnement, la société/le social, et l’économie.

Un paradigme alternatif

À travers nos plus récents travaux de recherche, nous opérationnalisons au travers d’un modèle à base de règles, un paradigme alternatif du développement durable dans lequel l’économie est dans le social qui, à son tour, est dans l’environnement. L’économie est contrainte à être verte et son complément dans le social est « le bien-être sobre ».

Enfin, le complément du social dans l’environnement est l’écologie. Dans le paradigme alternatif ainsi proposé, le développement durable repose sur les deux domaines que sont l’écologie et la société/le social, chacun de ces domaines s’explique par ses deux constituants et chaque constituant par un ensemble d’indicateurs qui dépendent du contexte, des systèmes et produits étudiés. Il ressort de ce paradigme intégré que, pour être considéré comme vert, un système ou un produit doit avoir une performance élevée aussi bien pour le domaine écologique que pour la société.  Ce paradigme s’appuie sur une conception interdépendante plutôt que conflictuelle du social et de l’écologie au travers de systèmes socio-écologiques.

Le réchauffement climatique provoqué essentiellement par les activités anthropiques dans l’ère industrielle résulte d’une conception anthropocentriste de la nature, qui reste toujours dominante et s’est caractérisée par un recours intensif et excessif aux ressources naturelles non renouvelables.

L’homo œconomicus est sorti de l’homo sapiens pour devenir le principe actif d’une économie autonome, voire au-dessus de la société. La réintégration de l’économie dans la société humaine et de cette dernière dans l’écosystème terrestre et son environnement, c’est-à-dire dans l’environnement, constitue un des défis majeurs de notre temps.

Il nécessite une remise en cause fondamentale de notre conception de la valeur d’un bien et donc de la formation de son prix. De ce point de vue, la subvention perd sa connotation négative pour devenir un moyen de transition d’une allocation conventionnelle des ressources entre les biens à une allocation conforme au paradigme alternatif proposé.

« L’homo œconomicus est sorti de l’homo sapiens pour devenir le principe actif d’une économie autonome, voire au-dessus de la société. La réintégration de l’économie dans la société humaine et de cette dernière dans l’écosystème terrestre et son environnement, constitue un des défis majeurs de notre temps. »

Edgard Gnansounou
–Edgard Gnansounou I Professeur et Directeur du Groupe de recherche en Bioénergie et planification énergétique I EPFL (ENAC – Section de génie civil)


Binational (Bénin et Suisse), Prof. Edgard Gnansounou participe depuis plusieurs décennies à des travaux de recherche en évaluation de la durabilité des systèmes énergétiques, en particulier des biocarburants de nouvelles générations et des bio-raffineries. Ses activités l’ont amené à participer à des projets de recherche et des partenariats scientifiques en Europe, Chine, Japon, Inde, Amérique latine et en Afrique. Prof. Gnansounou dirige à l’EPFL le Groupe de recherche en Bioénergie et planification énergétique, EPFL, ENAC, IIC. Nous vous encourageons à communiquer directement avec le Prof. Gnansounou pour toute questions ou demande de références.

Cet article fait écho à la présentation « L’énergie et le développement durable face aux défis de l’urgence climatique : vers un autre paradigme ? » donnée par Prof. Gnansounou dans le cadre de notre CLIMACT Seminar Series. Voir la présentation.

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